MATHIEU BONARDET

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galerie jean brolly

Léa Bismuth Camille Paulhan Guitemie Maldonado Alexandra Delage Maria Ducasse

Sans titre (diptyque), 2015,
mine graphite sur papier marouflé sur bois, 220 x 142 cm

Paper spiral (unfolded in a straight line) et Paper spiral (folded), 2015,
photographies numériques

Sans titre (flamenco), 2014,
mine graphite sur papier marouflé sur bois, 80 x 80 cm et vidéo, 20'

Sans titre (lignes), 2011,
photographies numériques

 

Situation idéale : Terre-Geste-Horizon

Tentons de saisir la portée d’un geste, celui de l’artiste qui décide de déployer son corps dans son amplitude afin de le confronter à une limite. La limite peut-être celle de la bordure de la feuille, mais, plus symboliquement, elle est celle de l’horizon ou encore celle de l’oeil qui ne voit que ce qu’il peut voir, face à un grand Tout qu’il ne peut nommer.

Dans la pratique dessinée de l’artiste, tout est affaire de saturation et de relâche. Sans titre (diptyque), 2015, en témoigne par la saturation de la mine graphite – centrale, verticale, grise, presque noire – à partir de laquelle la lumière rayonne, comme depuis un centre aveugle et souterrain, caché dans les profondeurs de la feuille. À partir de ce rayonnement, le graphite se charge d’électricité, d’une force de concentration très resserrée, dont le seul but serait la dilatation, la dilution dans le blanc de la feuille. Comme deux aimants qui s’attirent ou se repoussent, la tension disparaît peu à peu pour laisser place à l’effacement, en une épure du geste devenu silencieux.

Mathieu Bonardet dessine sur du papier, mais il entretient un dialogue fécond entre l’espace de la feuille et l’espace réel, celui du mur ou du sol, mais aussi celui du paysage et des «grands espaces». Ainsi, lors de l’été 2014, il se rend aux États-Unis, avec la soif de voir un horizon plus grand que lui, dans une quête similaire à celle des artistes du Land Art. Il décide d’aller à la rencontre de la Spiral Jetty de Robert Smithson, qu’il finira par reconstruire à son échelle dans un champ du Colorado (Paper spiral (folded), 2015). Lors de mon entretien avec l’artiste, une image pregnante apparaît et ne me quitte plus : celle de Gina Pane, Situation idéale: Terre-Artiste-Ciel (1969), qui nous donne à voir la continuation physique du corps de l’artiste se découpant comme un corps étranger entre deux mondes, le ciel et la terre, qui ne coexistent que par leur ligne de démarcation. L’artiste fait ce lien impossible. Les deux pieds enracinés dans la terre de cailloux, la silhouette devenant une ligne dessinée à la verticale dans une horizontalité indépassable. Qu’y-a-t’il d’idéal dans cette situation ? Justement, son caractère inatteignable, et si difficile à tenir. Tenir contre le vent, et contre l’appel de la terre. Reste la tentative idéale de se positionner, une fois seulement, dans cette attitude défiant la gravité et, faut-il le préciser, la mort. Je pense aussi à Gino de Dominicis voulant s’envoler. Et à Bas Jan Ader expérimentant dans ses Falls la chute absurde, le corps devenu marionnette et n’y tenant tout simplement plus. Mathieu Bonardet dialogue avec ces artistes et il l’exprime très bien, en parlant de la pièce Sans titre (flamenco), 2013, pour laquelle il met en scène le corps d’une danseuse amateur de flamenco, martelant de ses pieds nus une surface carrée et recouverte de graphite : « ce qui m’intéresse ici, c’est la naturelle accélération du corps qui s’emballe, l’accélération jusqu’au chaos. Et c’est bien l’épuisement du corps qui appelle la course effrénée, l’accélération jusqu’à ne plus pouvoir tenir. Je veux créer un espace pour que ce simple jusqu’à puisse avoir un sens ».

La question est bien la suivante : jusqu’où peut-on aller ? Jusqu’à quel point le corps peut-il se dépenser, déployer sa masse énergétique ? Jusqu’où l’amplitude du bras peut-elle porter la mine du crayon ? Mathieu Bonardet tente de répondre, dans des oeuvres à l’échelle de son corps à lui, pas si grand et costaud que ça, mais bien présent. Il affirme ainsi un corps investi de sentiments, de fluides, de souffles surtout, et capable de laisser des traces, de créer des lignes de fuite, des failles, de recouvrir ou de laisser vierge. L’oeuvre de Mathieu Bonardet se construit entre le rien et le plein, avec des forces contraires, soulignant sans cesse que la simplicité est une quête, que le geste est une éthique, que l’horizon prend du temps.

Léa Bismuth
(septembre 2015)

Léa Bismuth est critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. En septembre 2015, elle sera commissaire de l’exposition Documents 1929-2015 à l’urdla (En résonance avec la Biennale de Lyon 2015 / FOCUS).